L’héritage et le testament

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L’héritage et le testament

Dans son premier film de fiction, Au nom de la terre, Édouard Bergeon raconte l’histoire de son père agriculteur et sa longue descente aux enfers. Avec Guillaume Canet, impressionnant dans le rôle principal. # Vincent Grossmann

Fin des années 1970, Pierre (Guillaume Canet) rentre
 des États-Unis et reprend l’exploitation paternelle
. Les grands bois, élevage de chevreaux. Une femme 
belle amoureuse, des projets de modernisation plein
 la tête : ce sera son nouvel Eldorado. Une violente 
ellipse de 20 ans. Pierre a vieilli. Deux enfants en plus,
 des cheveux en moins. Les 30 Glorieuses sont achevées depuis belle lurette et le couple ne parvient pas 
à maintenir les comptes de l’entreprise. Que s’est-il
passé durant tout ce temps ? Une impossible transmis
sion. Le grand-père, redoutable Rufus excellent dans
 le rôle, lègue avec difficulté sa ferme à son propre fi
ls. Il lui oppose un refus économique car il lui fait
 payer des droits de fermages asphyxiants mais aussi
 un refus symbolique : il est un paysan, son fils n’est 
qu’un “entrepreneur”, fier de ses nouvelles machines 
qui nourrissent 20 000 poulets automatiquement.
 Moissonneuses en contreplongée, format scope, pay
sages crépusculaires, chevauchées à travers champs, 
Pierre ressemble à un héros de western sur une terre
 qui ne lui appartient plus. Il est en effet entré dans
un système qui le broie : Monsanto, les normes européennes et un pacte méphistophélique conclu avec
 un commercial qui promeut un modèle d’intégration : 
livraison clé en mains de poussins et de grains. Plongé dans les dettes et la dépression, il devient le symbole de la détresse agricole actuelle. Pour l’incarner, Guillaume Canet s’est fondu dans le rôle. Il nous confie avoir voulu rentrer dans son intimité. « J’ai regardé des vidéos où il apparaît pour m’en approcher au maximum ». Outre la calvitie à laquelle il tenait, l’acteur a formidablement travaillé sa démarche lourde et ses gestes de paysan en suivant le réalisateur qui a tant aidé son père. Il joue aussi de sa diction « Il y a des moments où il avait de l’accent, d’autre pas. C’est comme ma mère ancienne pied-noir lorsqu’elle rencontre ses copines ! », précise Guillaume Canet, amusé. Le langage de Pierre se métamorphose en effet, comme un masque social, lorsqu’il rencontre d’autres paysans à la coopérative. Pour l’aider dans son rôle, Édouard Bergeon lui confie le ceinturon, le chapeau, les bottes de son père. Et l’agenda sur lequel écrit la mère (Veerle Baetens, héroïne d’Alabama Monroe) est bien réel. Si la facture du film est somme toute classique, on ne peut lui dénier son authenticité.

Le fils, Édouard Bergeon, n’a pas repris l’exploitation paternelle. Il a pourtant hérité de la colère de son père contre le système qui l’a broyé. Il a farouchement montré cette colère, face caméra, dans son documentaire Les Fils de la terre (2012) où il suit Sébastien, un paysan qui passe dans la même spirale que son père : endettement, productivisme, soumission aux cours du marché. Ce documentaire poignant finit par la tombe de son père : “Christian Bergeon – 29 mars 1999”. La fin du film propose le même plan. Deux fois enterré par son fils, le père avait un héritier, il a maintenant un testament qui se referme comme un coup de poing rageur et désespéré. Le combat ne fait que commencer.

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