VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

Philippe Collin et Sébastien Goethals consacrent un remarquable roman graphique à la tragédie des Malgré-nous. Dans Le Voyage de Marcel Grob, ils narrent la destinée d’un Alsacien enrôlé de force dans la SS. # Hervé Lévy

Homme de radio, Philippe Collin – qui anime notamment L’Œil du tigre sur France Inter – avait un grand oncle qu’il « aimait beaucoup, adolescent. Lorsque j’ai appris qu’il n’avait pas servi dans la Wehrmacht, mais dans les Waffen SS, j’ai été perturbé. À vingt ans, tu veux des réponses, c’est noir ou blanc. J’ai rompu avec lui et ne l’ai jamais revu. En 2009, ne suis même pas allé à ses obsèques. En 2012, j’ai découvert que je m’étais trompé, qu’il avait été contraint et forcé et qu’il n’était pas nécessaire de se porter volontaire pour intégrer la SS. » Il décide alors de raconter cette page douloureuse de l’Histoire de France à travers la destinée de cet homme. Dans une construction narrative bien troussée – dont on ne dévoilera pas les détails ici, mais sachez juste que Marcel se retrouve, déjà vieil homme, face à un juge impitoyable et kafkaïen – le lecteur découvre un jeune garçon de 17 ans qui, contrairement au poème de Rimbaud, sera contraint à être très sérieux. Nous sommes en 1944 et il va être embrigadé dans la SS. « Cet album procède d’une volonté de réparation à son égard, mais aussi du désir de mettre en lumière ce qui est arrivé à ces hommes. »

Au dessin, Sébastien Goethals – à qui l’on doit notamment Le Temps des sauvages – est aussi touché personnellement par les Malgré-nous : « Je suis tombé amoureux d’une femme dont le grand-père l’avait été » déclare-t-il. Son dessin trouve la juste distance, notamment par rapport à la violence qui n’est jamais héroïsée. Il crée des ambiances chromatiques différentes – grises, ocres, rougeoyantes, bleutées, etc. – générant des univers d’une grande élégance. « J’ai apposé des filtres de couleur sur des gris, ce qui permet au lecteur de ressentir une émotion, mais le processus de colorisation ne va pas jusqu’au terme. J’aime suggérer, plutôt qu’imposer. Dans cette même optique, j’ai beaucoup utilisé le hors champ », résume-t-il. On suit Marcel de sa formation militaire à Stralsund, station balnéaire de la Baltique, à sa capture par les troupes anglaises, en passant par le massacre de Marzabotto (l’équivalent d’Oradour-sur-Glane pour les Italiens). Même si les auteurs se refusent à l‘absoudre complètement, ils posent l’essentielle question : « Qu’est-ce que, moi, j’aurais fait à sa place ? », résume Philippe Collin. Une question qu’on est tous amenés à se poser en refermant le livre. Sans pouvoir y apporter, en toute honnêteté, de réponse.


Paru chez Futuropolis (24 €)

futuropolis.fr

Sébastien Goethals est présent au 34e Festival Bédéciné (17 & 18/11, Espace110 d’Illzach)
espace110.org

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