LA POÉSIE, C’EST FINI

© Ph. Lebruman

LA POÉSIE, C’EST FINI

Dominique A : chapitre deux. Après sa tournée rock électrique accompagnant Toute Latitude, le chanteur chauve repasse dans le coin – à La Briqueterie de Schiltigheim – pour un concert solo, à l’image de La Fragilité, bien nommé second volet. # Emmanuel Dosda

Votre concert du 31 mai dernier à La Laiterie s’est clôt en show intimiste à cause ou grâce à une infiltration d’eau due à un terrible orage. Ce final acoustique à dimension magique, sans micro ni lumière, fut presque une préfiguration involontaire de votre seconde tournée…
Heu… J’imagine mal un concert complet sans électricité. Et puis, ça me gène un peu, car tout le monde se souviendra des cinq dernières minutes. C’est rageant parce que ce moment à part occulte tout le reste : j’ai joué une heure et demie avec un groupe, mais le public focalise sur cet instant là. J’ai perçu l’émotion des gens, mais pour moi c’était une galère : ça m’a fait chier !

Je pense plutôt que le public a considéré cette parenthèse comme la cerise sur le gâteau d’un beau spectacle. surtout qu’il s’agissait d’une version hyper dépouillée du Courage des oiseaux, le titre que tout le monde attend. C’est étonnant d’ailleurs, car le morceau qui vous a fait connaître à un très large public est Le Twenty-two Bar.
C’est la différence entre un tube et un standard. Le Courage des oiseaux est une chanson que j’aime beaucoup et qui devient un standard. Je ne m’en lasse pas, il n’y a pas de rejet ni de dégoût. Sur scène, j’adore l’interpréter et je vais systématiquement finir par ce morceau que je jouerai sans instrument : seulement une boucle et ma voix, de manière très minimaliste.

Toute Latitude est sensé être un disque d’hiver et La Fragilité un album d’automne. Vous avez fait les choses à moitié : il manque deux saisons !
J’aurais aimé faire quatre disques, chaque trimestre, un peu comme Vivaldi ou le cata- logue de La Redoute ! En réalité, tous mes morceaux sont automnaux… Je suis incapable d’en faire des estivaux. Même avec un rythme tropical, dès que la voix rentre, les feuilles mortes se mettent à tomber. C’est ma limite et ma force : lorsque j’ouvre ma bouche, tout devient dramatique, les cou- leurs fanent… J’ai réussi à composer un véritable hit pop, mais il traine dans mes cartons : je ne peux pas l’interpréter car ça ne me va pas ! Il faudrait trouver quelqu’un qui pourrait s’emparer de ce parfait petit single. Quelque chose résiste en moi : je tends toujours vers l’accord mineur et la mélancolie.

 

C’est vrai : même votre version des Enfants du Pirée ne respire pas franchement le sable chaud…
Oui, d’ailleurs les Enfants du Pirée d’aujourd’hui sont les petits migrants…

« Je suis dehors à regarder le temps qui passe », chantez-vous. Cette thématique est très présente ici : est-ce dû à vos 50 ans ?
C’est très marqué, saillant, mais je n’avais pas l’impression que ça soit davantage le cas que d’habitude en composant La Fragilité. La seule préméditation quant à mes deux derniers disques concerne la nature et la campagne dont je souhaitais parler. Le sujet du temps et de la mortalité m’a dépassé car ça me taraude. Le sablier est retourné et le décompte a commencé : au meilleur des cas, je suis dans mon dernier tiers, surtout vue l’hygiène de vie d’un artiste comme moi en tournée, qui dort peu et picole beaucoup… Je vais mettre la pédale douce : je n’ai jamais eu la fascination pour le fait de brûler la chandelle par les deux bouts.

La Poésie est un hommage à Leonard Cohen. Dès les premières notes, on croirait reconnaître Le Partisan
Effectivement, le battement de guitare est très cohenien, mais c’est inconscient. Jouer en arpège avec une guitare avec des cordes en nylon rappelle forcément Cohen et me transporte, car le son est neigeux, feutré.

Vous commencez votre disque par un triste constat en chantant « La poésie s’en est allée »…

J’ai un malin plaisir à débuter tous mes albums par une phrase démoralisante. La Mémoire neuve, par exemple, commence par « Ma haine a fait son choix et sur moi s’est portée ». C’est devenu un jeu, une manière de partir de bas pour essayer d’élever un peu les choses. La mort de Cohen suivie de l’élection de Trump a créé une conjonction d’étoiles qui m’a fait penser que la poésie s’est pris un sacré coup dans la face !

Où se niche-t-elle aujourd’hui ?
Dans les grandes œuvres artistiques et dans le spectacle d’une nature qu’on ne sait plus regarder.
sur quel Beau Rivage aimeriez-vous échouer ? 
Chez moi, près de Nantes, une maison sur les bords de la Loire : j’éprouve un bien- être que je n’avais jamais ressenti jusqu’à présent.

07/12, La Briqueterie (Schiltigheim)
ville-schiltigheim.fr

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