Identité, modernité, choucroute

Identité, modernité, choucroute

Mix aime les débats d’idées et prises de position tranchées. Ce mois-ci, le strasbourgeois Laurent Perez, critique littéraire, critique d’art et traducteur, (collaborateur régulier du magazine artpress) se penche sur la grande exposition des musées, Laboratoire d’Europe Strasbourg, 1880-1930.

Près d’un siècle après le retour de l’Alsace à la France, le classement de la Neustadt de Strasbourg à l’Unesco laissait espérer une approche plus sereine et plus équilibrée de la relation de l’Alsace à son héritage allemand – et pourquoi pas une occasion de s’affronter enfin à certains tabous de l’histoire locale. Le versant universitaire, artistique et littéraire de Laboratoire d’Europe Strasbourg, 1880-1930, présenté au MAMCS, en est malheureusement très loin, et témoigne au contraire de la persistance de réflexes idéologiques pour le moins fâcheux.

Une grande confusion semble d’abord inspirer ces ensembles à l’inventaire improbable, qui voient se succéder six gravures de Max Ernst, deux exemplaires de la Revue Alsacienne illustrée, une trousse à amputation, un salon Jugendstil et une méduse en verre, pièces majeures et médiocres, fameuses ou inconnues, n’ayant en commun qu’une relation plus ou moins évidente au cadre géographique et chronologique – des affiches de Mucha ou de Lautrec n’en ayant d’ailleurs aucune, venant étayer une comparaison dont les contreparties alsaciennes sortent assez peu grandies. Le discours des cartels et des vidéos, ainsi que de nombreuses images d’ambiance, viennent lisser toute cette brocante en une sorte de storytelling mettant pesamment en scène le conte bleu du « laboratoire européen », où la contextualisation historique est réduite au minimum, étouffant voire taisant tout ce qui pourrait le nuancer ou le contredire.

La part faite à Hans Arp est, comme souvent, particulièrement révélatrice – et contestable. Rien ne vient en effet détromper le film qui lui est consacré, selon lequel le jeune Arp se serait épanoui à Strasbourg au sein d’un « milieu progressiste », une « avant-garde régionale » réunie autour de Georges Ritleng. On se demande alors pourquoi Arp dénonçait si férocement le provincialisme alsacien et pourquoi il a si volontiers quitté les Arts décoratifs pour l’école de Weimar. On comprend bien en revanche pourquoi l’exposition s’abstient prudemment de montrer la peinture de Ritleng et de ses camarades, dont l’« avant-garde » avait trente ans de retard. Plus grave, la présentation de l’Aubette passe entièrement sous silence la destruction de ses décors, rapidement vandalisés comme ceux des autres réalisations de Sophie Taueber à Strasbourg. Ce n’est certes pas la vitalité de la scène artistique locale qui a retenu pendant trente ans Arp de remettre les pieds dans sa ville natale.

Les silences sont non moins éloquents. Pas un mot n’est dit de la rencontre en 1923 à Strasbourg d’Emmanuel Lévinas et de Maurice Blanchot. Leur rôle de passeurs de la pensée et de la littérature allemandes en France est pourtant sans commune mesure avec celui joué par Denise Naville, à qui est consacré un film. La publication des écrits de jeunesse de Blanchot a révélé, il est vrai, un pamphlétaire nationaliste et antisémite qui aurait gâché la photo. Rien non plus sur le musée Gobineau installé à la KULBS, future BNU, après l’achat de ses archives. L’œuvre littéraire de Gobineau, en partie publiée à Strasbourg, connaît vers 1900 un immense succès dans toute l’Allemagne ; la Gobineau-Vereinigung, dont Strasbourg est l’un des centres, est quant à elle un important lieu d’influence des milieux wagnériens et pangermanistes. La frontière hermétique établie par les commissaires entre l’époque du Reichsland et le développement du nazisme est, il est vrai, bien fragile.

Nuances et détails sont en fait réservés aux happy few qui liront le catalogue, lequel contredit parfois frontalement le propos de l’exposition. On y apprend que l’exposition d’art français de 1907, qui fait l’objet d’une petite salle, avait en fait déjà été montée à Bâle, que les artistes représentés étaient pour la plupart académiques, et les rares modernes représentés par leurs toiles les moins audacieuses. La petite Nature morte de Braque, première toile cubiste jamais entrée dans une collection publique française, est longtemps restée presque la seule toile moderne à Strasbourg. Sous Hans Haug, directeur des musées de la ville de 1918 à 1963, les acquisitions d’art moderne sont au minimum syndical, c’est-à-dire au squelette de collection à vocation pédagogique qui est toujours le point faible des fonds du MAMCS. « Le marché local [est] peu enclin à s’ouvrir aux courants modernistes », déplorent Anne-Doris Meyer et Alexandre Kostka. Peu d’artistes alsaciens exposent à Berlin ou à Munich, encore moins à Paris.

En littérature, dans le catalogue est évoqué un « élan contrarié ». Le Stürmer de René Schickelé et d’Ernst Stadler importe plus d’idées et de formes qu’il n’en exporte, et ses maigres audaces rencontrent l’hostilité ou l’indifférence du public. Enfin, de l’aveu même d’Aby Warburg, l’enseignement de ses professeurs de l’université de Strasbourg n’apportait rien à son travail, comme le signale Roland Recht lui-même dans son article.

Ce double discours témoigne d’une incapacité persistante à aborder de façon apaisée l’histoire de l’Alsace entre 1870 et 1945, dont les conflits et les violences articulent le développement de la vie culturelle à Strasbourg – pour ne pas dire qu’ils n’ont cessé de le parasiter. Les équipements de haut niveau financés par l’Allemagne après 1870 et la France après 1918 n’ont guère trouvé de relais sur la scène locale, les élites alsaciennes n’ayant su répondre à l’annexion que par l’affirmation d’une identité régionale d’inspiration largement folklorique, inaugurant un certain nombrilisme dont il n’est pas sûr que nous soyons sortis. Sous la marqueterie de Charles Spindler, on mange dans les assiettes « Obernai » de Henri Loux sans savoir qui sont Rimbaud, Musil ou Picasso. Anhistorique et lénifiant, le récit déroulé au MAMCS ne fait que ripoliner ce vieux discours régionaliste aux couleurs de la modernité.

La complexité de l’histoire de l’Alsace a contraint la mémoire culturelle à s’y réaliser en mode mineur. Il y a peu de temps que des plaques signalent la maison natale de Marcelle Cahn et l’emplacement de l’un des logements occupés par Georg Büchner. Cent autres, de maître Eckhart à Danilo Kiš, sont laissés à l’ignorance des passants. Qu’on se félicite de cette discrétion ou qu’on la déplore, elle dessine un tableau plus délicat, plus contrasté de l’histoire culturelle de Strasbourg. La valorisation de la Neustadt exigeait, on l’a bien compris, une story plus spectaculaire et consensuelle, fût-ce au prix de manipulations frisant parfois la malhonnêteté.

Portrait de Laurent Perez © Jean-Baptiste Defrance

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